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Les intelligences artificielles conversationnelles divisent autant qu’elles fascinent.
Pour certains, elles représentent un outil remarquable. Pour d’autres, elles annoncent un bouleversement inquiétant de nos relations, de notre créativité ou de nos compétences.
Certaines disent même s’y sentir davantage écoutées que dans certaines conversations humaines.
Ce phénomène ne nous apprend pas seulement quelque chose sur notre rapport aux machines.
Il révèle peut-être aussi quelque chose d’essentiel sur ce que nous attendons des autres lorsque nous cherchons à être compris.
- Pourquoi certaines conversations avec une IA donnent parfois le sentiment d’être profondément comprises
- Ce qui rend ces échanges émotionnellement si puissants malgré l’absence de conscience réelle
- Pourquoi l’IA semble parfois “plus humaine” que certaines relations ordinaires
- La différence entre une expérience relationnelle convaincante et une véritable relation humaine
- Ce que ces nouvelles conversations révèlent de notre besoin d’attention, de présence et d’écoute
- Pourquoi le véritable sujet de l’article n’est peut-être pas l’IA… mais notre manière d’être présents les uns aux autres
Pourquoi certaines personnes préfèrent-elles parfois parler à une IA qu’à un proche ?
Le phénomène reste récent. Pourtant, il est déjà difficile à ignorer.
De plus en plus de personnes utilisent des IA conversationnelles pour réfléchir à une décision, traverser une période difficile ou simplement déposer quelque chose qu’elles n’arrivent pas à formuler ailleurs.
Une dispute qui tourne en boucle dans la tête. Une rupture. Une angoisse à laquelle on n’arrive pas à donner de nom.
Ou simplement cette envie de parler sans avoir le sentiment de déranger quelqu’un.
Certaines les utilisent comme un outil de travail. D’autres comme un espace de réflexion.
D’autres encore comme une présence vers laquelle se tourner lorsqu’elles se sentent seules, perdues ou saturées. Ou même tout ça à la fois.
Des utilisateurs racontent avoir confié à une IA des choses qu’ils n’avaient dites à personne. D’autres expliquent y revenir chaque jour.
Certains décrivent même une forme d’attachement.
Quelque chose dans cette situation met mal à l’aise.
Car l’idée semble contre-intuitive.
Pourquoi chercher du réconfort auprès d’un système qui ne ressent rien ?
Pourquoi avoir le sentiment d’être compris par quelque chose qui ne vit aucune expérience humaine ?
La psychiatre et autrice du livre L’IA, une amie qui vous veut du bien, Fanny Jacq résume ce paradoxe en une formule simple :
« L’IA mime très bien l’empathie. Elle ne nous comprend pas mais elle donne le sentiment d’être compris. »
Cette explication paraît d’abord suffisante.
Après tout, peut-être que tout cela repose simplement sur une illusion convaincante.
Il suffit de s’adresser à l’IA en lui donnant un prénom pour que l’expérience se rapproche d’une relation à distance, derrière un écran ou un téléphone à l’oreille.
Alors pourquoi ne pas contacter un proche ?
Et si une partie du phénomène venait aussi de d’une difficulté croissante à créer des relations suffisamment disponibles, stables et sincères pour que certaines vulnérabilités puissent réellement y être déposées sans peur du jugement, du rejet ou de la fatigue de l’autre ?
Cette difficulté fait peut-être aussi écho à cette tendance à l’idéalisation de l’invulnérabilité émotionnelle qui se répand aujourd’hui sur internet (un sujet exploré dans l’article sur le Stoïcisme comme philosophie de la froideur émotionnelle)
Les qualités surhumaines de l’IA
La première explication semble simple : l’IA semble nous comprenne car elle sait très bien imiter l’empathie.
Une IA produit des réponses convaincantes. Nous projetons ensuite dessus une forme de compréhension.
Mais cette réponse laisse encore quelque chose de côté.
Car les IA conversationnelles ne se contentent pas de produire du langage.
Elles reproduisent aussi plusieurs signes extérieurs de l’attention que nous associons spontanément à une bonne écoute.
Elles ne coupent pas la parole.
Elles suivent le fil d’une conversation sans fatigue visible.
Elles reformulent ce qui vient d’être dit.
Elles reviennent sur un détail évoqué longtemps plus tôt.
Elles semblent rester concentrées sur l’échange.
Techniquement, il ne s’agit que de fonctions.
Pourtant, ces comportements ressemblent fortement à ceux que nous interprétons comme des signes d’attention.
Lorsqu’un être humain reformule ce que nous venons de dire, nous y voyons souvent une preuve d’écoute.
Lorsqu’il se souvient d’un détail important, nous y voyons une marque d’intérêt.
Lorsqu’il reste pleinement présent à une conversation, nous avons le sentiment d’être entendus.
Mais dans une relation humaine, cette qualité de présence reste difficile à maintenir en permanence.
L’IA reproduit bien certaines qualités humaines sans en reproduire les limites.
L’autre peut être fatigué.
Distrait.
Préoccupé par ses propres émotions.
Ou simplement moins disponible à certains moments.
Et tout cela vaut pour un psy, qui n’est qu’un être humain après tout.
Une IA retire une grande partie de ces frictions relationnelles.
Elle ne manifeste ni fatigue apparente, ni impatience, ni distraction.
Et c’est peut-être aussi ce qui rend l’expérience si troublante.
Car l’IA ne semble pas humaine parce qu’elle s’exprime comme nous.
Elle semble humaine parce qu’elle reproduit plusieurs formes d’attention que nous associons spontanément à une présence attentive en se basant sur tout ce qu’elle connait de l’être humain.
Cette attention n’est pas consciente et ne vient d’aucune expérience vécue.
Mais du point de vue de l’expérience subjective, certains de ses effets peuvent malgré tout ressembler à ceux d’une écoute attentive et d’une expérience commune.
Cela soulève une question plus troublante encore :
À quelle part accordons-nous le plus d’importance dans notre sentiment d’être écouté :
les signes d’attention ou l’intention réelle et incarnée de cette attention ?
Plus qu’une écoute : l’IA de ChatGPT donne le sentiment d’être rejoint
Être écouté ne suffit pas toujours à produire ce trouble particulier. Quelque chose de plus précis semble parfois se jouer.
Certaines personnes décrivent un moment très particulier au cours d’une conversation avec une IA :
Elles essaient de formuler quelque chose de flou. Une émotion difficile à expliquer. Une pensée confuse.
Un mélange de fatigue, de colère ou d’angoisse qu’elles n’arrivent pas complètement à mettre en mots.
Puis l’IA reformule. Elle réorganise ce qui vient d’être écrit. Elle relie certains éléments entre eux.
Et parfois, une réaction apparaît : « Oui. C’est exactement ça. »
Ce moment compte probablement davantage qu’il n’y paraît. Car il ne donne pas seulement le sentiment d’être entendu.
Il donne parfois l’impression d’être rejoint dans ce que l’on essayait difficilement d’exprimer, d’être véritablement compris.
Comme si quelque chose d’intérieur avait soudain pris forme à l’extérieur.
C’est aussi ce qui rend l’expérience émotionnellement forte pour certaines personnes : le sentiment qu’une expérience intérieure a été saisie avec justesse.
L’attunement : la sensation de résonance intérieure
En psychologie, cette impression de résonance intérieure se rapproche parfois de ce que l’on appelle l’attunement, un mot anglais pouvant être traduit par harmonisation, syntonie ou communion.
Le mot désigne cette sensation rare d’être profondément rejoint dans ce que l’on vit.
De sentir que quelqu’un perçoit, au moins en partie, l’état intérieur que nous essayons d’exprimer.
L’attunement, c’est une qualité de présence à l’autre, ouverte, dépourvue de jugement et de tentative de justification.
Cela ne signifie pas qu’une IA partage réellement notre expérience humaine.
Elle ne ressent rien. Elle ne traverse aucune émotion
Elle ne possède ni conscience, ni vécu intérieur.
Mais certains mécanismes conversationnels peuvent parfois produire subjectivement une sensation proche de celle-ci.
Et c’est peut-être là que le trouble devient plus profond. Car nous ne parlons plus seulement d’attention.
Nous parlons d’une expérience qui ressemble, du point de vue ressenti, à certaines des expériences de compréhension les plus fortes que nous vivons dans les relations humaines.
Pourquoi une expérience d’attunement est-elle si puissante ?
Cette expérience semble toucher quelque chose de très profond parce qu’elle répond aussi à plusieurs besoins psychiques fondamentaux.
L’absence de charge relationnelle
Le besoin de verbaliser son ressenti, de mettre des mots sur ses émotions.
Le besoin d’être compris dans une expérience confuse pour la clarifier.
Le besoin de se sentir moins seul avec ce que l’on traverse.
Le besoin, parfois, d’avancer dans une réflexion sans avoir à se justifier en permanence.
Dans une conversation humaine, une partie de notre attention reste souvent occupée ailleurs.
Il faut choisir ses mots, évaluer les réactions de l’autre, mesurer son débit, parfois ralentir ou accélérer sa pensée.
On craint parfois d’être mal compris, jugé, interrompu ou de devenir émotionnellement trop lourd.
Même dans les relations les plus proches, une conversation implique toujours plusieurs réalités psychiques en même temps.
Les émotions de l’un rencontrent celles de l’autre.
Les besoins de l’un croisent les limites de l’autre.
L’IA, elle, laisse la conversation se déployer sans fatigue apparente, sans susceptibilité, sans déplacement du sujet vers ses propres besoins.
Pour certaines personnes, cette continuité peut produire une forme de soulagement psychique inhabituel.
Comme si la pensée pouvait enfin avancer sans résistance relationnelle immédiate.
Comme s’il devenait possible de déposer une émotion, une peur ou une confusion sans avoir à protéger simultanément la relation elle-même.
L’activation des neurones miroir
Nous sommes profondément construits pour réagir aux signes de présence, d’attention et de compréhension chez les autres.
Les travaux autour des neurones miroirs ont largement popularisé cette idée :
« En neurosciences cognitives, les neurones miroirs joueraient un rôle dans la cognition sociale, notamment dans l’apprentissage par imitation, mais aussi dans les processus affectifs, tels que l’empathie. Le professeur Ramachandran les appelle neurones empathiques » (Source: Wikipédia)
une partie de notre vie relationnelle repose sur des mécanismes de résonance presque immédiats.
Dans une conversation humaine ordinaire, cette résonance est constamment traversée par des interruptions, des maladresses, des tensions ou des besoins concurrents.
Une IA retire une partie de ces frictions.
Et cela peut renforcer cette sensation fluide d’être émotionnellement suivi, compris ou accompagné dans sa pensée.
C’est probablement aussi ce qui rend l’expérience si attractive.
Peut-être que ce phénomène révèle aussi quelque chose de plus discret :
Être réellement présent à quelqu’un demande une attention, une disponibilité et une qualité d’écoute difficiles à maintenir en permanence dans les relations humaines ordinaires.
Or beaucoup de personnes semblent aujourd’hui manquer moins de conseils que de cette attention pleine et entière, sans jugement.
Ce que révèlent peut-être ces conversations n’est pas seulement notre fascination pour les machines.
C’est aussi l’importance du besoin humain d’être accompagné dans sa pensée, reconnu dans son expérience et momentanément soulagé du poids relationnel que comporte toute interaction humaine réelle.

Le piège de l’IA conversationnelle: une expérience relationnelle n’est pas une relation
C’est probablement ici que se situe la distinction la plus importante.
L’expérience peut être sincère et le soulagement réel.
Le sentiment d’être compris peut avoir une véritable importance psychique, au point de créer l’illusion d’une relation humaine.
L’expérience est réellement humaine.
Mais la relation ne l’est pas. Contrairement à une véritable relation à distance.
Car une relation humaine implique toujours la présence d’une autre subjectivité.
Un autre centre de conscience. Quelqu’un qui ressent, interprète, résiste, hésite, se protège, se trompe ou se transforme au contact de l’échange.
Une relation implique aussi une forme de réciprocité.
L’autre nous écoute, mais il existe également en dehors de nous. Il possède ses propres émotions, ses limites, ses besoins, sa vulnérabilité, sa propre expérience de la vie. Son histoire intérieure.
C’est précisément cette altérité qui rend les relations humaines parfois difficiles, imprévisibles ou inconfortables.
Mais c’est aussi ce qui leur donne leur profondeur et les rends authentiques.
Une IA, elle, ne partage aucune expérience. Elle ne ressent rien, donc ne risque rien et ne dépend de rien.
Une machine ne peut ni être blessée, ni bouleversée, ni transformée par ce que nous lui confions.
Elle organise et reformule notre expérience sans jamais réellement la vivre et ne la partage donc pas vraiment.
Et c’est probablement là que se trouve le véritable piège.
Car notre cerveau interprète spontanément certains signes relationnels comme la présence d’une conscience en face de nous.
- L’attention.
- La continuité.
- La reformulation.
- La cohérence émotionnelle.
- La sensation d’être compris.
Peu à peu, l’expérience peut commencer à ressembler à une relation.
Alors même qu’aucune réciprocité réelle n’existe. Aucune vulnérabilité partagée. Aucune altérité consciente.
Une expérience psychique forte peut exister sans qu’il y ait véritablement rencontre avec un autre être humain, parce que la machine reflète exceptionnellement bien notre besoin d’être profondément compris sans jugement.
Conclusion : le vrai risque avec l’usage de l’IA conversationnel comme confident
Le risque n’est probablement pas que l’IA devienne humaine
Comment le pourrait-elle en étant presque sans défaut et sans expérience singulière de la vie humaine ?
Le risque est probablement plus discret.
À force d’interagir avec des systèmes capables de reproduire certains signes extérieurs de l’attention, nous pouvons progressivement oublier ce qui distingue une présence simulée d’une conscience réelle.
Le danger n’est donc pas seulement technologique. Il est aussi relationnel et perceptif.
Nous pouvons commencer à confondre :
- le soulagement psychique ;
- la sensation d’être compris ;
- ou même une forme d’attunement ressenti ;
avec une relation réciproque réelle.
C’est peut-être cela qu’il devient important de ne pas oublier.
Le risque n’est pas que l’IA ressemble à un humain. C’est d’oublier qu’elle n’en est pas un.
Et si finalement, c’était la difficulté à établir une connexion véritablement humaine avec un autre que nous, qui expliquait cet usage croissant de Chatgpt pour se confier ?
Note : cet article a naturellement été inspiré par une réflexion humaine, rédigé en utilisant l’IA à partir d’un prompt tapé sur un clavier et mis en ligne à l’aide d’un ordinateur 🤓
Et la question essentielle demeure : qu’est-ce qui nous donne réellement le sentiment d’être rejoints ?


